La dernière planche
Plus qu'une planche à finir avant 18 heures pour le concours de manga. Et Noé, huit ans, tient un verre de grenadine.
Avant de lire : les mots éclair
Lisez-les ensemble une fois. Ils reviennent dans l'histoire.Samedi, 14 h 12. Il reste une planche. Une seule. Les sept autres sont terminées, encrées, rangées dans une pochette cartonnée sur laquelle Léo a écrit, en très gros : « Ne pas toucher. Noé, ça veut dire toi. »
Le concours de manga de la médiathèque ferme à 18 heures. Huit planches, format A4, à déposer à l'accueil. Le thème de cette année : « Le dernier jour ». Léo y pense depuis trois mois. Trois mois de croquis dans les marges des cahiers, de cases recommencées, de personnages qui avaient des mains en forme de patates et qui, petit à petit, ont fini par avoir de vraies mains.
L'histoire s'appelle Kaze. C'est celle d'une messagère du vent qui doit livrer une dernière lettre avant que la tempête ne ferme le ciel pour toujours. Sur la planche 8, Kaze atteint enfin le sommet de la tour. Elle ouvre la main. La lettre s'envole. Fin. En théorie. Pour l'instant, la planche 8 n'est qu'un crayonné plein de traits gris, et Léo commence à avoir mal au poignet.
« Tu dessines encore ? » Noé est dans l'encadrement de la porte. Huit ans, un verre de grenadine dans une main, un paquet de gâteaux dans l'autre. Le pire mélange possible à moins de deux mètres d'un dessin. « Oui. Et toi, tu restes là où tu es. » « Je peux regarder ? » « De loin. » « De loin comment ? » « De l'autre côté de la porte. »
Noé recule d'un pas. Puis avance d'un demi-pas. Puis s'assoit en tailleur pile sur le seuil, avec la concentration d'un chat qui teste jusqu'où on peut le laisser aller. Léo soupire et reprend la plume.
Encrer, c'est l'étape que Léo préfère et déteste à la fois. Préfère, parce que le dessin devient enfin net, noir sur blanc, comme dans les vrais mangas. Déteste, parce qu'il n'existe pas de gomme pour l'encre. Un trait raté reste là. Il faut faire avec.
15 h 40. Les quatre premières cases sont encrées. Kaze monte les marches. Kaze se retourne. Kaze serre la lettre contre son cœur. La quatrième case est même franchement réussie, avec le vent dans les cheveux, et Léo a un petit sourire en coin.
Noé, lui, a fini les gâteaux. Il a aussi, sans que personne ne le remarque, avancé d'un bon mètre dans la chambre. « C'est qui, la fille ? » « Kaze. » « Elle va mourir ? » « Non. » « Elle va gagner ? » « Elle va livrer une lettre. » « C'est nul, comme fin. » « Merci, Noé. Vraiment. Ça me touche. »
16 h 05. Léo se lève pour attraper le flacon d'encre de rechange sur l'étagère. Deux secondes. Trois, peut-être. C'est exactement le temps qu'il faut à Noé pour s'approcher du bureau, se pencher pour mieux voir Kaze, et faire ce que tout le monde, dans cette maison, savait qu'il finirait par faire un jour.
Le verre bascule.
Il y a un moment très long, presque silencieux, pendant lequel le sirop rouge s'étale sur la planche 8. Il recouvre le haut de la page, la tour, le ciel, et s'arrête au bord de la case de Kaze, celle avec le vent dans les cheveux. Noé ne bouge plus. Léo non plus.
« Pardon, souffle Noé. Pardon, pardon, pardon. » Léo attrape du papier absorbant, tamponne, souffle dessus. Rien à faire. Le papier a tout bu. La moitié de la planche est rose foncé, gondolée, avec une odeur de goûter d'anniversaire.
16 h 11. Il reste une heure et quarante-neuf minutes, dont vingt-cinq de bus. Refaire la planche entière, crayonné et encrage, c'est quatre heures au minimum. Léo le sait très bien : chacune des sept autres a pris un week-end.
Noé a les yeux qui brillent, de ce brillant qui annonce les larmes. « Tu vas plus pouvoir participer ? » Léo a envie de crier. Vraiment envie. Mais à la place, Léo regarde la planche. Longtemps. La tache rouge. La tour noyée dessous. Le ciel, qui n'est plus blanc, mais rouge. Rouge comme…
Comme un ciel de tempête au coucher du soleil.
« Noé. Il reste de la grenadine ? » Noé renifle. « Hein ? » « De la grenadine. Il en reste ? » « Euh… la bouteille est à moitié pleine. » « Va la chercher. Et ton pinceau de peinture, le gros. Cours. »
Le plan est simple, et complètement fou. Le thème, c'est « Le dernier jour ». Et à quoi ressemble le ciel, le dernier jour, juste avant que la tempête le ferme ? À un ciel en feu, évidemment. Un ciel rouge, plein de nuages déchirés. Exactement ce que Noé vient de peindre, sans le faire exprès.
Léo étale la grenadine sur tout le haut de la planche, au pinceau, couche après couche. Là où le sirop est épais, le rouge devient presque brun : des nuages lourds. Là où il est léger, il reste rose : la lumière qui passe à travers. Noé tient le sèche-cheveux à bout de bras, réglé sur doux, avec le sérieux d'un chirurgien.
16 h 52. Le ciel est sec. Il est magnifique. Ce n'est plus du tout la planche prévue, et c'est beaucoup mieux. Il reste à redessiner la tour par-dessus, à l'encre, en silhouette noire sur le rouge. Pas besoin de détails : contre un ciel pareil, une ombre suffit. Léo trace vite, sans trembler. Puis Kaze, minuscule, tout en haut, la main ouverte.
« Et la lettre ? demande Noé. Elle est où, la lettre ? » Léo réfléchit une seconde, puis lui tend le stylo correcteur blanc. « Tu veux la dessiner ? » Noé ouvre des yeux immenses. « Moi ? » « Un petit carré, là, dans le ciel. Tu respires, tu ne trembles pas. » Noé tire la langue, trace un carré pas tout à fait carré, et oublie de respirer pendant dix secondes. Ça marche. Le petit carré blanc vole au milieu de la tempête. On ne voit que lui.
17 h 21. Une seule bulle de texte, dans la dernière case, en bas, là où le sirop n'est pas allé : « Livrée. » Léo signe dans le coin, glisse la planche dans la pochette avec les sept autres, et attrape sa veste.
Le bus a quatre minutes de retard. Les quatre minutes les plus longues de l'année. Noé, qui a obtenu le droit de venir après avoir juré de ne plus toucher à rien de toute sa vie, colle son front à la vitre et compte les arrêts à voix haute. À 17 h 56, ils montent l'escalier de la médiathèque en courant. À 17 h 58, la pochette est posée sur le comptoir de l'accueil.
La bibliothécaire, une dame aux lunettes violettes, ouvre la pochette pour vérifier qu'il y a bien huit planches. Elle arrive à la dernière. Elle s'arrête. Elle l'approche de son visage, fronce les sourcils, puis renifle. « C'est… de la grenadine ? » « C'est une technique mixte », répond Léo sans ciller. Derrière, Noé hoche la tête avec le plus grand sérieux. « Technique mixte. »
La bibliothécaire sourit, referme la pochette et tamponne le reçu : 17 h 59. Dans le bus du retour, Noé s'endort, la tête contre Léo, les doigts encore un peu roses. Léo regarde par la fenêtre. Le soleil se couche. Le ciel est rouge, avec de longs nuages déchirés. Exactement le bon.
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